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Bears Ears National Monument : pourquoi est-il vital ?

Quelques jours avant la fin de son mandat, le Président Obama a décrété la création de Bears Ears National Monument. Qu’est-ce que cela signifie ?

Mise à jour de septembre 2017 : Le Président Trump a ordonné une révision des monuments nationaux existants au Secrétaire Zinke, qui a passé plusieurs semaines à les visiter. Le but de cette exploration est évident : diminuer le plus possible les zones protégées, afin d’en favoriser l’exploitation (minière, forestière, et favoriser la pêche et la chasse). Son rapport est tombé aujourd’hui, et sans grande surprise, Bears Ears comme le Grand Staircase Escalante sont concernés par cette révision. Ces deux parcs, protégeant aussi bien le patrimoine naturel que culturel du Sud-Utah sont pourtant vitaux.
D’autres monuments nationaux, comme Organ Mountains et Rio Grande del Norte, au Nouveau-Mexique (monument proclamés par Obama en 2013 et 2014), sont même menacés de suppression. Pour en savoir plus : Zinke to Trump, remove Protections.

Comme je l’explique dans cet article, le Président des Etats-Unis a le droit de décréter un National Monument unilatéralement, sans l’avis du Congrès, grâce à l’Antiquities Act. Aux Etats-Unis, pour créer un National Park (parc national), il est indispensable, en revanche, d’obtenir l’accord du Congrès. Le Congrès américain étant républicain et ayant mis des bâtons dans les roues depuis des années à son ex-Président, la voie du National Monument était la seule probable afin de protéger les terres de Bears Ears. Au fur et à mesure des années, les différents élus républicains (sénateurs et gouverneurs des différents Etats) n’ont montré de l’intérêt pour les terres publiques (public lands) que lorsqu’il s’agissait de les vendre, notamment à des compagnies pétrolières. Ils ne s’engagent même pas dans une vision environnementale ni une vision éthique (la terre publique, par définition, appartient aux citoyens américains quels qu’ils soient, et par extension à l’humanité entière). Seul le profit immédiat compte. Dans ce contexte, et avant que tout le système du National Park Service ne prenne feu sous la présidence Trump, il était absolument vital qu’Obama désigne plusieurs monuments nationaux, comme il l’a d’ailleurs fait tout au long de sa présidence.
En plus de Bears Ears en Utah, Obama a mis ses derniers jours à la tête du gouvernement à profit pour créer un autre National Monument, celui de Gold Butte, au moins tout aussi polémique, et érigé comme symbole de l' »oppression fédérale » par les rednecks de tous poils.

« Obama, the monument maker »

Je ne suis pas pro-Obama, mais j’admire sa présidence sur beaucoup de points, en particulier sa politique fédérale concernant le soutien du National Park Service, l’entité gouvernementale chargée du maintien des terres publiques fédérales (par maintien, j’entends aussi bien les études scientifiques, le monitorat, que l’accueil touristique). « Obama, the monument maker » est le titre d’un article du New York Times comparant l’impact sur les terres fédérales des présidences récentes. Force est de constater que le Président Obama est l’un des plus fervents supporters du NPS. En 8 ans, il a décrété 33 monuments nationaux.

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Ces statistiques, datant d’août 2016, ne prennent pas en compte les derniers monuments nationaux des 5 derniers mois de la présidence Obama (pour en consulter la liste exhaustive, direction Wikipedia). J’aimerais vous parler en particulier du cas de Bears Ears, que je suis depuis plusieurs années. Evidemment, tous les monuments nationaux sont intéressants, mais vous le savez, c’est l’Utah qui me passionne, alors je ne pouvais pas passer à côté.

Bears Ears, un petit historique

La reconnaissance de Bears Ears est un combat historique, qui dure depuis plusieurs décennies. Dans les années 1960, il y a déjà eu une tentative avortée d’inclure ce territoire dans Escalante National Monument (aujourd’hui Grand Staircase Escalante National Monument). Le combat s’est particulièrement intensifié en 2015, ou plusieurs porte-paroles autochtones (c’est le terme que j’utiliserai pour désigner les tribus et communautés first nations) des tribus Hopi, Navajo, Ute Mountain Ute, Zuni, et Ute Indian ont constitué un comité, le Bears Ears Inter-Tribal Coalition. Et comme toujours aux Etats-Unis, tout est une histoire de lobbying, qui a été plutôt efficace dans ce cas-là. Les représentants de la coalition, après s’être rendu compte qu’essayer de négocier avec les pouvoirs locaux de l’Etat d’Utah se révélait inutile, sont montés à Washington DC pour défendre la création de Bears Ears National Monument. Sur les 1,9 million d’acres demandés par la coalition, 1, 3 millions ont été inclus dans le plan définitif du monument national.

bears-ears-national-monument-mapCrédit : Stephanie Smith, Grand Canyon Trust

Le monument national de Natural Bridges, l’un de mes préférés, restera indépendant, et sera une enclave dans Bears Ears. Bears Ears a toujours été un territoire sacré pour les nations Ute Mountain Ute, notamment, qui pourront enfin jouir d’un territoire protégé.
Pour en savoir plus sur les différents lieux englobés dans Bears Ears, voici une carte interactive, photos à l’appui.

Bears Ears, une urgence

Bears Ears devait être protégé, il s’agissait d’une urgence absolue. Ce territoire comporte des richesses archéologiques incroyables, et a été intensément pillé et vandalisé pendant plusieurs années (et, sauf preuve du contraire, continue à l’être aujourd’hui). La coalition estime qu’il y a 100 000 trésors archéologiques sur tout son territoire. Protéger Bears Ears est un acte doublement militant : d’un point de vue environnemental, pour commencer, mais aussi et surtout d’un point de vue historique, mais aussi politique vis à vis des populations autochtones. Il s’agit de protéger un héritage culturel immense, tout en affirmant l’importance des populations autochtones dans le Sud Utah. A ce jour, je n’ai pas trouvé d’information sur la gestion future du territoire. Tout porte à penser que ce territoire fédéral sera largement géré en partenariat avec les populations autochtones locales, comme peut l’être le Canyon de Chelly National Monument, en Arizona. Il est important, voire vital, que les peuples autochtones retrouvent enfin une gouvernance relative de leur propre territoire.

More than a dozen serious looting cases were reported between May 2014 and April 2015.Bears Ears Coalition

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Ce hogan navajo, datant du 19e siècle, a été démantelé par des visiteurs en ayant utilisé le bois pour un feu de camp. Crédit : Bears Ears Coalition

Bears Ears est une merveille environnementale mais aussi historique. Certaines zones protégées ne sont pas sans évoquer Mesa Verde National Park, merveille parmi les merveilles.

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Crédit : Prehistoric Granary overlooks Cedar Mesa. Photographer: Josh Ewing

Bears Ears, une bouffée d’air pour le reste du Sud-Utah ou ma relation avec ce territoire

Il me tarde de retourner en Utah et d’avoir ce nouveau territoire à parcourir. Je ne le connais qu’à travers ses petites routes et quelques randonnées qui n’étaient inclues dans aucun territoire fédéral. Je pense que le triangle entre Capitol Reef, Natural Bridges et le Sud de Canyonlands est ma zone préférée d’Utah, et ce n’est pas peu dire. Il faudra encore attendre quelques mois, voire quelques années, avant de se voir dessiner les premiers projets d’accueil du public. Égoïstement, j’espère être l’une des premières à les découvrir !
En l’occurrence, tout porte à penser que le Sud-Utah et ses 5 parcs nationaux seront désengorgés lorsque Bears Ears sera suffisamment développé pour accueillir le surplus de public.

… Mais le combat continue

A peine Trump élu président, le gouverneur d’Utah a dit qu’il se battrait dur et fort pour supprimer l’ordre exécutif présidentiel garantissant la pérennité de Bears Ears. C’est non seulement anti-démocratique, mais aussi profondément stupide : quel gouverneur ne souhaiterait pas soutenir l’économie locale en accueillant à bras ouvert une nouvelle source indéniable de tourisme récréationnel, dans une zone fortement appauvrie et défavorisée, qui plus est. La logique habituelle est simple : le gouverneur s’oppose à tout ce qui peut être, de près ou de loin, démocrate, et qui est considéré comme un « land grab » (appropriation des sols) fédéral. Plus que jamais, les terres publiques sont considérées comme néfastes par des personnes étant proches des lobbys pétroliers et miniers.
En outre, quelques jours après la signature de Bears Ears, une partie du monument national a été, sans concertation locale aucune, dédiée à la pratique du quad, motos et 4*4, bien loin de l’esprit insufflé par les monuments nationaux.
Gold Butte, dans le Nevada, est un autre cas intéressant et à mon avis, symptomatique de la pensée redneck que je sens de plus en plus vive dans le Southwest. Les Bundy, famille de ranchers s’opposent depuis des années (et ce, souvent de façon violente), à la récupération par le gouvernement fédéral de terres qu’ils occupent illégalement pour faire paître leurs troupeaux (ce qui a, évidemment, des conséquences environnementales). La famille Bundy est portée comme des héros par beaucoup de gens du crus et sont consacrés comme des résistants. En devenant un National Monument, peut-être que les zones de tension à Gold Butte se tariront. Ou peut-être pas…
D’autres zones du Southwest sont plus que jamais en péril, comme l’une des zones du Grand Canyon (pourtant l’un des symboles patriotes les plus forts !). Après la mise entre parenthèses d’un projet visant à implanter un centre commercial (et entre autres, un funiculaire), le Grand Canyon est plus que jamais courtisé par les entreprises souhaitant exploiter son uranium. A ce jour, cette zone (à l’ouest du Grand Canyon) n’est toujours pas protégée.

I need about twice as much money as I currently get to address our maintenance backlog – Jon Jarvis, National Park Service director

NPR

Si le Sénat peut faire le choix de ne pas désigner de parcs nationaux, si le Président peut faire le choix de ne pas nommer de monuments nationaux, le budget du National Park Service est tout de même voté, chaque année, par le Sénat. Déjà fortement en danger et insuffisant pour entretenir aussi bien les infrastructures existantes que le personnel en place, le NPS pourrait se retrouver encore plus en danger dans les années à venir, incapable de mener à bien leur mission de préservation et de transmission. Trump a déjà annoncé qu’il suspendrait l’embauche des employés fédéraux du NPS.

Parks already have 10 percent fewer rangers and other staff compared to a few years ago. They cannot continue to be hampered by low staffing, and that’s exactly what will happen with this hiring freeze.Theresa Pierno, President and CEO of National Parks Conservation Association

En un sens, ça a déjà été le cas quelques jours seulement après l’investiture de Trump, son administration ayant été offusquée par des tweets expliquant le réchauffement climatique, émanant du compte officiel de Badlands National Park.

Le combat continue, donc, dans le Southwest comme dans tout le pays.

Sources et ressources à suivre

Photo 1 libre de droit, sous usage éditorial : Petroglyph graces the Comb Ridge. Photographer: Josh Ewing
Photo 2 libre de droit, sous usage éditorial : Prehistoric Granary overlooks Cedar Mesa. Photographer: Josh Ewing

 

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3 Commentaires

  • Envoyer Mitchka 1 février 2017 at 19:16

    Merci Isa pour cet article hyper intéressant… qui montre bien à quel point Trump peut etre dangereux à tous les niveaux. Et à quel point sa politique est anti démocratique …

  • Envoyer Sylvie Walters 10 mars 2017 at 18:34

    Depuis l’élection on a vu des chasseurs et des pêcheurs intervenir fortement auprès de leurs élus, souvent Républicain, afin de ne pas vendre les terres publiques aux industriels ou promoteurs. Seront-ils des alliés dans cette bataille déjà engagée contre la nouvelle administration?
    Merci pour cet article très complet et gardez nous au courant du destin de Bears Ears.

    • Envoyer isa 21 mars 2017 at 12:57

      Merci Sylvie pour vos commentaires. Je ne sais pas si les chasseurs et pêcheurs pourront avoir un poids, véritablement… Je reste branchée aux nouvelles !

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