Etats d'âme, Ouest américain, Utah

L’ouest américain, destination touristique en péril ?

Cet article est un peu particulier. Ce n’est pas un récit de voyage, mais plutôt une réflexion sur l’ouest américain, le tourisme et les conservationnistes.

Je ne suis une spécialiste d’aucune de ces disciplines, je ne prétends pas apporter de réponses et je vais donc me contenter de faire une compilation de nombreux articles à ce sujet écrits ces derniers mois.
J’ai visité l’Utah pour la première fois il y a moins de 10 ans. 8 ans, à l’échelle humaine, ce n’est rien. A l’échelle de la nature préservée dans les parcs nationaux, encore moins.

Les parcs nationaux de l’Utah ne sont d’ailleurs pas les plus touchés par la surfréquentation, lorsque l’on voit le classement des parcs les plus visités de l’ouest américain :

1. Grand Canyon
2. Yosemite
3. Yellowstone
4. Rocky Mountain
5. Olympic Peninsula
6. Zion
7. Grand Teton
8. Glacier

Source : USA Today

Pourtant, en 8 ans, j’ai vu des changements énormes sur les parcs nationaux du Sud Utah et des villes alentours. Pourquoi ? Une petite revue de presse nous permettra de voir les choses à plat :

Un téléphérique au Grand Canyon

That image never failed to strike me with the indelible force of poetry and truth, because if there is a space of worship in this country that qualifies as both national and natural, surely it is the Grand Canyon.
Unfortunately, this idea of a tabernacle that is marvelously open, but also precariously vulnerable, is also a useful metaphor to capture what is unfolding this summer as the canyon’s custodians confront a challenge that some are calling one of the most serious threats in the 95-year history of Grand Canyon National Park.
To be precise, there is not one menace but two. And many of the people who know this place best find it almost impossible to decide which is worse, given that both would desecrate one of the country’s most beloved wilderness shrines.

A Cathedral Under Siege – NY Times

Article complet du New York Times.

Isabelle en fait un résumé très complet en français, énumérant les différents projets menaçant le Grand Canyon, ultra-urbanisé et pressé par le tourisme de masse. A l’heure actuelle, la situation n’est déjà pas pleinement satisfaisante. Après y avoir ajouté un affreux skywalk, il est question de la construction d’un téléphérique ainsi que d’hôtels et d’un centre commercial de luxe.
C’est toujours la même rengaine, aux Etats-Unis : l’exploitation commerciale est indispensable. Il n’y a pas d’autre alternative que l’argent immédiat. Le long terme n’existe pas. Cette rengaine, on la connait depuis la création des parcs nationaux de Yellowstone et de Yosemite. Depuis 1890  ! Et, souvent, le grand Kapital gagne. Exploitation minière ou touristique à outrance, c’est au choix.

Galères à Zion National Park

Pendant ce temps là, plusieurs problèmes majeurs sévissent dans le magnifique Zion National Park. D’année en année, peu importe la saison, j’ai vu la fréquentation augmenter considérablement. Auparavant, il suffisait de quitter les bus du canyon principal et se lancer dans une rando – n’importe laquelle – pour trouver un peu de sérénité et s’éloigner des groupes de touristes. C’est nettement moins le cas aujourd’hui. Et pour cause : la fréquentation du parc a augmenté de 28 % rien qu’entre 2014 et 2015.
Les infrastructures commencent à afficher des problèmes sérieux (à Zion comme ailleurs aux Etats-Unis) : les parkings sont trop petits, malgré la mise en place de la navette gratuite. Le village de Springdale en pâtit aussi : il est devenu impossible de s’y garer, à des kilomètres à la ronde. Les travaux de réfection des sanitaires coûtent chaque année plus cher, et les sentiers ne tiennent plus le coup.
Que faire pour continuer à profiter de cette merveille ? Préparer d’autant plus son voyage, et réellement chercher les endroits qui demeurent hors des sentiers battus.
Pendant ce temps là, la municipalité de Springdale vient d’autoriser l’implantation des chaînes de fast-food, ce qui était banni jusque là. Ou comment se tirer une balle dans le pied et enfoncer sa communauté.
Un article du Desert News datant d’octobre 2016 évoque les terribles problèmes de circulation à Moab et à Springdale, mais aussi le développement économique de ces deux villes, qui perdent peu à peu leur identité de « small town » où il fait bon vivre. Il devient désormais extrêmement compliqué de loger les locaux et les travailleurs saisonniers dans ces villes qui ne sont plus destinées qu’à l’hébergement touristique.

La saturation d’Arches National Park

Le Memorial Day 2015 a été une période particulièrement éprouvante dans la région de Moab et d’Arches National Park. Le parc a été, pour la première fois, fermé en pleine journée. La file de voiture qui tentaient d’entrer dans le parc était de plus d’une mile ! Sur certains parkings, 300 voitures étaient garées sur des parkings ayant une capacité deux fois moindre… Le superintendent du parc a lancé un sondage local : que faut-il faire ? Plusieurs pistes d’études ont été proposées : ouvrir l’entrée du parc par réservation (oui mais… ne serait-ce pas contre l’essence même des parcs nationaux, ouverts à tous, et à tout moment ?), un droit d’entrée chronométré, une navette de bus semblable à celle de Zion National Park ?

Capitol Reef perd de son « wilderness »

Pas d’article pour appuyer mon propos, juste mon expérience personnelle. Capitol Reef National Park est mon parc préféré du Sud-Utah. Ce qui m’a surtout attirée là-bas, c’est le fait qu’il soit hors des sentiers battus et que ce ne soit pas seulement un parc avec des merveilles géologiques. L’attrait de Capitol Reef, c’est aussi son passé directement lié aux pionniers mormons et aux vergers de Fruita. J’ai eu un coup de foudre pour Capitol Reef, et j’y passe au moins une semaine à chacune de mes visites en Utah. La première fois où j’y ai mis les pieds, en 2010, il y a donc seulement 5 ans, il n’y avait pas une grande offre de logement. Il fallait se rendre à Torrey ou dormir dans le parc. Aujourd’hui, les hôtels sortent de terre comme des champignons, le long de la sublime route 24. De fait, le plaisir d’emprunter cette route pour rejoindre Torrey est bien moindre. On se sent moins isolé, le paysage est gâché. Capitol Reef a déjà perdu de son cachet, en pourtant si peu d’années.
La Gifford House, au cœur de Fruita, était un petit musée, certes sans prétentions, présentant la vie des derniers pionniers. Aujourd’hui, il s’agit juste d’un magasin de souvenirs. Toujours mignon, certes, mais plus tout à fait la même chose non plus.

Bryce Canyon National Park, en retrait

Si je n’ai pas lu d’articles concernant les déboires de Bryce Canyon National Park, on voit pourtant, d’un seul coup d’œil, que la fréquentation du parc augmente considérablement. Le petit village créé de toutes pièces en bordure du parc s’étend de plus en plus, à un rythme fou. Les parkings et les campings sont de plus en plus saturés. Cependant, la construction d’une piste cyclable et piétonne (accessible aux personnes à mobilité réduite) qui rejoindrait tous les points de vue est en cours de construction et permettrait le désengorgement de la route principale du parc. C’est un bon point pour Bryce.
La question que me pose toujours c’est… alors que les navettes dans le parc existent déjà, pourquoi ne sont-elles toujours pas obligatoires comme à Zion ?

Un problème national

En Utah et dans les autres coins des Etats-Unis, les infrastructures sont très endommagées (par le temps et la fréquentation) mais aucun fond d’urgence n’a été débloqué par le gouvernement. La solution ? Augmenter les frais d’entrée, du simple au double dans certains cas. Il manquerait plus de 9 milliards aux parcs nationaux pour effectuer des réparations et des améliorations plus que nécessaires.
L’augmentation des frais d’entrée serait-elle également une façon de « sélectionner par l’argent » ses visiteurs ? Je ne suis pas sûre que l’intention soit là, mais cette mesure me semble tout de même bien contradictoire avec la campagne #FindYourPark, lancée dans l’objectif  de populariser les parcs nationaux et d’inciter la découverte de ce patrimoine national à un public moins « blanc » (et socialement marqué).

National Geographic liste les 10 grands problèmes et défis auxquels sont confrontés les parcs nationaux, des problèmes environnementaux (le réchauffement climatique menace les écosystèmes), économiques, de management, de pollution, etc… Un petit article très intéressant qui nous donne un tour d’horizon national.

Cependant, en Utah en particulier, la campagne de l’office de tourisme de l’Etat, the « Mighty Five », lancée en 2012 expliquerait l’explosion de la fréquentation touristique :

“It’s been wildly successful,” Varela says of the campaign. “In Europe, the Mighty 5 is now on everyone’s bucket list.”HCN.org

mais…

“I don’t think we are in a sustainable situation,” Bradybaugh says. Le superintendent de Zion National Park

En outre, les parcs nationaux du Sud Utah sont en danger, cette fois pas à cause de l’explosion du tourisme, mais à cause des convoitises minières et pétrolières. Découvrez Protect the Greater Canyonlands.

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Quelle(s) solution(s) ?

S’ouvrir au tourisme, c’est extrêmement important pour les communautés locales, qui ne vivent que de ça. J’ai été la première à pouvoir en profiter, sans pour autant être une aventurière. J’ai réussi à bénéficier de l’accessibilité de ces somptueux parcs !  Je ne suis pas contre le fait que les parcs nationaux soient une manne économique pour la région (595 millions de dollars par an en Utah gagnés grâce au tourisme), seulement, si l’on veut que les touristes continuent de venir, il faut s’assurer que ce soit dans des conditions qui respectent avant tout la réserve biologique et historique que sont les parcs nationaux !
Ces questionnements ne sont pas propres à l’Utah, encore moins aux Etats-Unis. Je ne compte pas le nombre d’articles que j’ai vu passer, se posant les mêmes questionnements pour les îles Thaïlandaises ou la Birmanie… Bien-sûr que l’attraction touristique change beaucoup de choses. Est-ce que pour autant, on ne peut pas poser une limite et envisager une solution pérenne ?

L’idée ce n’est pas de se dire que c’était mieux avant, mais de trouver des solutions pour que l’expérience des parcs nationaux d’Utah continue à être merveilleuse.

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11 Commentaires

  • Envoyer Zhu 22 août 2015 at 02:52

    C’est effectivement assez flippant. Les merveilles naturelles ont besoin de l’argent du tourisme et méritent d’être vues, mais pas anéanties… je me pose souvent la question de savoir comment gérer tout ça quand je suis sur des sites uniques :-/

    • Envoyer isa 24 août 2015 at 10:22

      Déjà, tu pars du bon pied en y réfléchissant lorsque tu y es ! On peut diminuer notre impact… :)

  • Envoyer Voyage Way 23 août 2015 at 09:38

    Sujet très intéressant.
    L’ouest américain comme beaucoup d’endroits dans le monde (parcs ou monuments) n’échappent pas aux inconvénients et nuisances de l’augmentation fulgurante du nombre de touristes/voyageurs.
    Et malgré une époque de soit-disant « crise économique », le voyage prospère toujours.

    Concernant le Grand Canyon, c’est pour moi un parc qui a déjà vendu son âme au tourisme de masse depuis longtemps: hôtels, restaurants, infrastructures, …

    Au Arches NP, j’ai également été surpris par le nombre de personnes, j’y suis allé en 2013. Impressionnant et les impacts doivent exister pour le parc en lui-même mais aussi pour le voyageur qui perd le côté nature/solitude/immensité.

    Pour le bien de la planète mais aussi du voyageur, ne faudrait-il pas limiter le nombre d’accès par jour? Dans les parcs mais aussi dans les musées ou ailleurs …

    • Envoyer isa 24 août 2015 at 10:21

      Merci (et bienvenue dans le coin !) :)
      Je ne connais que le contexte américain, donc je vais m’y limiter. Pour le Grand Canyon, il y a de nombreux accès où l’on peut y trouver la paix et la vraie expérience de wilderness, heureusement. Mais je suis d’accord avec toi pour la South Rim. Il faudrait juste veiller à ce que ça ne devienne pas pire, et surtout, arriver au fond du Grand Canyon a toujours été une expérience qui se méritait… alors un téléphérique ?! 0_0
      Le fait de limiter l’entrée à des réservations ne colle pas avec la philosophie des parcs nationaux américains, qui se doivent d’être accessibles à tous, et en permanence. En tant que voyageuse, j’y serais également défavorable (je ne planifie jamais jour pour jour mon itinéraire et ne sait jamais vraiment où je vais me retrouver). Mais la surfréquentation nuit à la conservation… Il y a sûrement une solution parallèle à trouver ! Je suis optimiste ! En limitant la fréquentation automobile, déjà !

  • Envoyer Toothbrush Nomads 24 août 2015 at 12:46

    Merci pour cet article qui résume et illustre efficacement toutes mes plus grandes craintes pour les parcs nationaux… non seulement nord-américains, mais du monde entier. Je n’ai pas encore eu l’occasion de visiter l’Ouest américain, une partie de moi craint de le faire en raison de cette sur-popularité (je suppose qu’éviter juillet-août résout peut-être une partie du problème ?) mais j’ai souvent observé ou réfléchi à cette évolution commerciale en Australie et en Nouvelle-Zélande. Ces deux pays sont bien moins développés et bien moins touristiques que les USA mais ils sont de plus en plus plébiscités par les voyageurs. Tôt ou tard, je crains qu’eux aussi ne suivent la pente descente que les USA nous montrent déjà.

    • Envoyer isa 24 août 2015 at 12:58

      Effectivement, un voyage dans les parcs hors des national holidays (pour les touristes locaux) et des mois estivaux (pour les touristes internationaux), ça change tout. On retrouve cette quiétude, hélas perdue pendant l’été. Cependant, et heureusement, dans l’Ouest, il y a toujours de nombreux lieux hors des sentiers battus, qui ne nécessitent pas non plus d’être un aventurier hors pair, et ça c’est cool ! Ce sont vraiment les lieux les plus célèbres qui pâtissent de la surpopulation. Je continuerai d’aller dans l’Ouest :)
      Mon article voulait faire le point sur une poignée d’années, et je pense que la campagne publicitaire menée par l’OT de l’Utah a fait beaucoup de mal au sud de l’Etat. C’est quand-même un phénomène tout récent (pas plus de 5 ans), et les professionnels du tourisme et de la préservation n’étaient pas du tout prêts à le gérer… :-/
      Est-ce que c’est une destination « effet de mode » ? C’est possible aussi !
      Je ne connais l’Oz et la NZ que sur le papier, et je me dis que les touristes les plus nombreux y sont les PVTistes, non ?

      • Envoyer Toothbrush Nomads 4 septembre 2015 at 15:27

        Je pense que les touristes « classiques » restent les plus nombreux, en revanche les PVTistes sont sans doute ceux dont les chiffres de fréquentation explosent les records de croissance (en Australie ça a doublé depuis mon propre premier PVT en 2006). Les Australiens ont aussi des OT hyper-actifs, c’est une machine impressionnante qui n’a de cesse de prendre de l’ampleur avec des campagnes internationales (dont les fameux « Best Jobs in the World ») et l’effet réseaux sociaux. Les NZ ne sont pas si loin derrière avec l’effet Terre du Milieu. Là-bas aussi il reste très facile d’éviter les écueils du tourisme en sortant des sentiers battus, mais combien de temps avant que les parcs méconnus deviennent à leur tour sur-fréquentés à mesure que l’on cherche tous à s’éloigner de la foule ? Sur le long terme c’est un cercle vicieux, parfois je m’inquiète aussi du rôle que l’on joue là-dedans en tant que blogueurs :-/

  • Envoyer Monsieur Win 24 août 2015 at 16:13

    Super article Isa. Un vrai travail de fond !

    Le problème est très vaste. Je ne connais pas ces lieux, autrement que par tes articles, mais j’imagine l’impact que peut avoir une hausse de fréquentation de 28% (!) en seulement un an, sur un site naturel. C’est presque une catastrophe en fait.

    Malheureusement comme trop souvent, l’argent appelle l’argent, et les considérations de préservation arrivent seulement après. Le projet de téléphérique au grand canyon est du pur délire… Comment peut-on être motivé autrement que par le bénéfice financier. Il ne s’agit aucunement de faire profiter à « tout le monde » du fond du canyon. Et puis si ça ce fait, on va désacraliser totalement ce site mythique. Le bus arriveront, les touristes descendront, prendront leurs selfies, et repartiront. Je caricature à mort, mais on en serait pas loin…

    Pour une fois je pense qu’on pourrait citer la France, avec ce qui a été fait au Mont Saint-Michel, lieu hautement fréquenté par excellence. J’ai suivi l’affaire de loin, mais le fait de faire reculer les parkings pour préserver le site et la baie, avec un système de navette, a été une belle initiative qui a su résister aux pressions (j’imagine qu’il y en a eu, même si le Maire, également proprio de plusieurs établissement, a pu en profiter pour démarrer un projet commercial sur ce nouveau parking… on ne perd pas de vue l’essentiel !!). Alors bien sur il faut marcher un peu plus, mais que représentent 800m de marche face à la préservation d’un tel site ?

    • Envoyer isa 24 août 2015 at 18:12

      Merci Alban !
      Je ne connaissais pas le cas du Mont St Michel, et je trouve effectivement que c’est une bonne façon de gérer un problème environnemental… La seule chose qui me fait tiquer, c’est l’accessibilité aux personnes à mobilité réduite, mais j’espère qu’ils ont tout de même prévu le coup.

      Quant aux selfies, tu ne caricatures pas du tout… Même au bord du canyon, c’est assez hallucinant. Heureusement, je n’y ai (encore) jamais vu de selfie stick ! 0_o

  • Envoyer Isabelle 10 octobre 2016 at 12:38

    Article très complet ! J’ai vu passer cet été beaucoup d’article de journaux sur ce sujet y compris dans le Monde. Il y a eu un numéro complet sur Yellowstone dans National Geographic. Merci Isa aussi d’avoir cité l’article que j’avais écrit sur Grand Canyon : il faut que je le réactualise car entre temps un projet a été abandonné tandis qu’un autre a été rajouté.

    • Envoyer isa 19 octobre 2016 at 16:44

      Il me semblait avoir vu qu’ils ont encore ressorti des tuyaux cet histoire de centre commercial à l’ouest du Grand Canyon !

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