Etats d'âme, France

Un été en France : entrer dans une famille

On connait les codes de notre propre famille. Ce qui peut être dit, ce qui ne peut pas l’être, les non-dits, aussi. 

Merci à Romain pour la bande-son de cet article. « Church sessions » : All I Want Is You de U2, jouée dans l’église du village.

 

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Consciemment ou inconsciemment, on a intégré le fonctionnement de notre propre famille, ses forces aussi bien que ses faiblesses. On connait les relations interpersonnelles, on connait (souvent) l’histoire commune et on sait comment notre famille nous a forgé, aussi.
Entrer dans une famille en cours de route, c’est bien plus compliqué. Cet été, je suis entrée dans une famille, dont je connaissais certains morceaux depuis plusieurs années, mais que je ne connaissais pas dans sa dynamique de groupe. Je commence à appréhender, à force d’observation, les joies et les peines qui ont lié et continuent à lier cette famille, ma famille d’adoption. Mais cette fois-ci, je suis entrée dans l’intime, dans une maison de famille transmise depuis des générations. J’ai pu entendre les nombreuses histoires (romancées ou non ?) sur l’arrivée de ma famille d’adoption dans ce petit coin perdu du Lot.
Dans les années 30, des tantes ruinées par les emprunts russes, ont atterri ici, par hasard, en recherchant une terre promise leur permettant de continuer à vivre. Et pourtant, cette maison qui grince a vu passer bien d’autres familles avant celle-ci ! Nous ne sommes que des passagers.
Je suis entrée dans une maison qui a déjà vu grandir bien d’autres générations avant celle des enfants en culotte courte qui emplissent actuellement le jardin de leurs cris. J’essaye d’imaginer la vie ici, au milieu du 20e siècle, sans eau courante, sans électricité. J’observe chaque recoin, chaque lame de plancher bien usée, parfois couverte par la poussière, en m’arrêtant sur les photos de famille qui trônent sur le manteau de la cheminée.

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Je me cache derrière mon appareil photo pour avoir le prétexte de pouvoir observer, sans en devenir actrice, les scènes qui se déroulent devant mes yeux.
J’essaye de comprendre les traditions familiales : le tournoi de belote, le planning des services, l’heure de l’apéro. Les veillées au clair de lune aux pieds de la Vierge, statue dominant tout le village, (cette fois-ci peut-être un peu moins sobres). J’observe les dynamiques entre cousin-e-s et petit-e-s-cousin-e-s, celles entre oncles et tantes. J’écoute pendant des heures les échos d’une guitare lancinante qui proviennent de l’église attenante à la maison et qui me bercent alors que je me laisse emporter par la torpeur du mois d’août.
Il est difficile d’intégrer une famille tout en essayant de ne pas faire trop d’interférences pour qu’elle continue de mener son libre court. C’est un peu comme entrer dans l’eau en essayant de ne pas trop créer d’ondes à sa surface. Il faut aussi apprendre à se retirer par la pointe des pieds lorsque cela est nécessaire. Ma famille d’adoption, mais pas ma famille. Pourtant, j’ai aussi la sensation d’avoir toujours été là, et que l’on m’ouvre si grand les bras que je ne veux pas seulement être observatrice.

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De Lyon, il faut 5 heures pour se rendre dans ce petit hameau. Un hameau typique du Sud-ouest, avec son clocher plat, ses vignes qui n’attendent que d’être du vin de Cahors et ses forêts de châtaigniers séchées par les chaleurs de l’été. J’ai l’impression que c’est le bout du monde. Les journées sont paresseuses et pourtant bien occupées. On discute, on joue, on chahute, on jardine, on lit. On se demande ce que l’on va bien pouvoir faire demain. Certains campent à la belle-étoile pour profiter de la vision féérique des étoiles filantes qui se révèlent par centaines lorsque la Lune se retire. Si loin de la civilisation, la vue sur la voie lactée est imprenable. C’est ça, le vrai voyage. Je n’ai pas besoin de plus.

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Puis, le 15 août arrive, date douloureuse marquée au fer rouge par des drames familiaux dont personne ne se remettra jamais. Il faut être là, mais pas trop présente, pas encombrante. Savoir ne rien dire quand il faut, savoir dire quand il faut, et malheureusement, ne pas forcément savoir que dire.

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Le 15 août, c’est aussi la fête du village, ce moment où petits et grands (et vieux !) se lâchent tous ensemble, à jeter des confettis par milliers, à danser et à boire du vin de table. C’est aussi la journée de l’aligot ! Comment ne pas mentionner l’aligot… La grande gourmande que je suis ne pourrais le taire. L’année 2016 a été si éprouvante, si imprégnée d’horreurs que ce petit moment où tout va bien, où l’on se sent si bien, où l’on a peur de rien, est réellement salvateur. Juste un instant de pure joie, tous ensemble.

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Et puis, au bout d’un moment, je me rend compte que si j’ai beau être cachée derrière mon appareil photo, je ne suis en fait plus seulement observatrice, malgré mes lacunes sur l’histoire familiale et malgré le fait que je ne comprenne pas du tout. Je fais partie de tout ça, à ma façon. Je me rend compte que je n’ai même pas besoin de trouver ma place tout de suite puisqu’on m’a déjà réservé un siège. Je me sens chanceuse de pouvoir entrer, sur la pointe des pieds, dans cette famille d’adoption, et de pouvoir découvrir au fil des années une mythologie familiale, comme j’ai pu découvrir cet ancrage dans le temps et dans le Lot.

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17 Commentaires

  • Envoyer Mitchka 9 janvier 2017 at 14:16

    Jolie balade … j’allais dire lotoise… mais finalement le Lot n’est qu’un décor pour une histoire bien plus grande et bien plus belle qu’un simple récit de voyage.
    merci pour ce joli partage. les photos sont douces et délicates, elles s’accordent merveilleusement bien avec le texte.

    nb : j’ai oublié de mettre la musique en lisant mais je suis sûre que ça va aussi très bien ;)

    • Envoyer isa 9 janvier 2017 at 14:44

      Merci Mitchka pour ton doux commentaire !
      Effectivement, le Lot n’est qu’un prétexte pour raconter autre chose, mais finalement, ça forme un tout ! :) La musique est parfaite, et je ne remercierai jamais assez le guitariste qui a bercé mes journées là-bas !

  • Envoyer mitchka 9 janvier 2017 at 15:26

    c’est vrai qu’elle est chouette la bande son :)
    (nb : je viens de l’écouter, c’est pas juste pour rajouter un commentaire :) )

    • Envoyer isa 9 janvier 2017 at 15:52

      Dommage, au bout de 10 commentaires, il y a un cookie offert ! ;-)

      • Envoyer mitchka 10 janvier 2017 at 13:33

        tu sais, pour un cookie, je peux faire des efforts énormes … surtout si la verveine est offerte avec !

        • Envoyer isa 10 janvier 2017 at 13:45

          C’est pas un peu fort, la verveine, pour le goûter ?!

  • Envoyer Aunty Lolo 9 janvier 2017 at 22:47

    Magnifique récit et magnifiques photos.
    Merci au guitariste aussi !

    • Envoyer isa 10 janvier 2017 at 10:28

      Merci Aunty !

  • Envoyer Hélène 10 janvier 2017 at 03:06

    Wahou, la musique colle tellement bien avec le texte, je trouve. Les deux sont magnifiques et plein d’émotions.
    Merci pour ces beaux mots, ce texte très perso mais pudique et les jolies images qui l’accompagnent. <3

    • Envoyer isa 10 janvier 2017 at 10:28

      Merci pour lui, et merci pour moi ! Tu as bien décris ce que j’essayais de faire <3

  • Envoyer Anne de jb 10 janvier 2017 at 16:57

    Tu fais fort Isabelle ! Je ressens exactement ce que tu écris.. carrément et complètement. …
    Les « 15 août » maintenant, ils sont dans ma mémoire, bien gravés.
    Et notre famille d’adoption… Et bien c’est notre famille.
    Merci pour ces mots doux.

    • Envoyer isa 11 janvier 2017 at 11:14

      Et merci pour tes jolis mots, qui me touchent, d’autant plus venants de toi. A très bientôt, je l’espère !

  • Envoyer isabelle 10 janvier 2017 at 17:24

    Ben forcément, je suis émue, puisque je suis une pierre angulaire de cette famille d’adoption …Merci de ces mots, ma belle-fille …. On recommence cet été ! L’autre Isabelle

  • Envoyer Anne 10 janvier 2017 at 23:19

    Merci pour ce beau texte plein de lucidité sur la famille et sur la maison. Tu as bien saisi les codes. C’est est important. Et nous aussi on t a adopté avec grand plaisir. Les photos sont belles mais ici les photos sont toujours magnifiques.
    Ta tante adoptive .bises

  • Envoyer fanou 11 janvier 2017 at 21:38

    Et moi ,je suis sans voix devant l’intelligence du coeur!
    Ils ont de la chance de nous avoir rencontré …..
    Je t’embrasse fort ma jolie ISA

  • Envoyer Solène 24 août 2017 at 14:09

    J’aime bien votre article ainsi que les photos. Elles sont toutes très jolies, mais celle où on voit le mur de la maison avec une fenêtre est vraiment superbe !

    • Envoyer isa 29 août 2017 at 13:49

      Merci Solène pour vos commentaires, ils me vont droit au coeur !

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